18.04.2012
Les Aventures de Louise Louis (n°36)
Louise leva les yeux au ciel, et par une association d'idées saugrenue, décida de monter s'enfermer dans sa chambre. Elle avait envie de silence. La petite pièce n'avait pas bougé depuis des lustres. A quoi bon, d'ailleurs ? Elle n'y revenait que pour les vacances - et encore ! se plaignait sa mère - et ne faisait qu'y dormir. Alors les vieux posters se décollaient, le rideau perdait ses couleurs, et l'ordinateur commençait à flancher.
Le regard de Louise buta sur sa vieille basse, qui avait épaissi le son d'un groupe de garage durant quelques mois. Elle sourit en redécouvrant la pince à cheveux rouge accrochée à la tête de l'instrument. Elle se souvint qu'autrefois elle se promenait dans les couloirs du lycée avec ses guitares, faisant se retourner les garçons sur son passage. Que c'était loin tout ça...
La jeune fille repoussa le battant de la porte-fenêtre. De son minuscule balcon, elle voyait sa mère qui s'agitait sur la terrasse, et tout autour, ce paysage si grand, si proche, et si vieux ! Elle en connaissait chaque chemin, chaque maison, et toutes les petites routes qui creusaient des serpentins dans les vallons. Là-bas, près du ruisseau, elle était tombée de vélo, et en gardait une cicatrice sur le genou. Ici, sur le muret décrépit, elle avait embrassé son premier garçon.
Elle sentit comme un tissu de souvenirs se poser sur elle ; un mélange d'images tenaces, de rires cassés, et de sentiments ténus. A cet instant, elle perçut comme jamais la présence des choses absentes. Tout était pourtant là, sous ses yeux ! Mais cet endroit rassurant n'était plus qu'un champ d'évocations sans fin. La petite fille qui avait joué ici n'existait plus, elle avait cassé sa pipe en faisant ce qu'on attendait d'elle. Louise comprit qu'elle en avait fini avec tout ça. Ses parents pouvaient désormais franchir le col, et entamer la descente en solitaire. Leur enfant était une adulte.
(Aléric de Gans©)
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11.01.2012
Les Aventures de Louise Louis (n°35)
Elle consulta beaucoup son téléphone, ce soir-là, mais Fred ne le fit pas vibrer. Sur les coups de vingt heures, elle reçut un message de Mélodie qui venait aux nouvelles. Elle répondit un truc fade et sans intérêt avant de balancer l'engin sur le lit. Dix minutes plus tard, alors qu'elle traînait sur les réseaux sociaux les plus fréquentés du moment, sa maman passa un coup de fil : le pied gauche du papa était toujours enflé mais il pouvait marcher, quoiqu'il ne pût toujours pas mettre de chaussure. Louise écouta le monologue d'une oreille distraite et annonça à sa conceptrice qu'elle comptait rallier la base avant longtemps.
La période des partiels se terminait, et Lyon allait se vider de sa population étudiante en quelques jours. Louise n'avait pas envie de rester coincée dans son 18m², aux marges d'une ville délestée de la plupart de ses copains. C'est toujours très triste, une cité U silencieuse. C'est comme une fête foraine avec des manèges qui tournent à vide, ou quelque chose dans le genre. Ici et là, des malheureux vivent une retraite monacale dans leur misérable meublé, parce qu'ils sont obligés de supporter un job d'été à des centaines de kilomètres de leur trou d'origine. C'est juste pas drôle !
Le lendemain, Louise remplit un gros sac de voyage, emballa sa guitare, et ferma la porte à double tour. L'immeuble était mort. Elle prit le tram jusqu'à Perrache, sous un ciel qui hésitait encore entre le gris mercure et l'or du soleil, et bouffa le Rhône des yeux au passage de la rame sur le pont Gallieni. Les berges charriaient un flot dense de badauds et de joggeurs, et sur l'eau, les péniches dormaient en attendant le soir. La jeune fille eut un pincement au coeur à l'idée de quitter Lyon.
Le train la conduisit à Annecy via Chambéry, au milieu de ces putains de montagnes qui se dressent inlassablement entre les hommes et l'horizon (poésie fugace). Le temps était au beau fixe dans son pays natal, mais Louise avait le moral de traviole. Elle sortit de la gare et monta dans un bus pour Seynod. Là, elle posa ses bagages et fut harcelée par sa mère, qui lui trouva un air fatigué et lui piqua ses fringues pour les mettre dans la machine à laver.
- Maman ! protesta-t-elle.
- C'est sale, ça ? se contenta de demander Juliette en brandissant une chemise froissée.
(by Aléric de Gans)
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12.12.2011
Les Aventures de Louise Louis (n°34)
Leur petit-déjeuner torché, elles s'expédièrent sous la douche à tour de rôle. Elles se vêtirent, parce qu'il le faut, et s'en allèrent marcher sous la grisaille lyonnaise, non sans avoir emporté un parapluie en cas de pépin*. La supérette du coin était déserte, exception faite du petit étudiant qui tenait la caisse en luttant contre la somnolence. Louise et Fred s'amusèrent à débusquer les aliments gerbants aux emballages les plus minimalistes, telles ces vinasses sous plastique marquées d'un sobre "VIN ROUGE". Elles déposèrent dans leur panier : du thon, des pâtes, une boîte de coulis de tomates, et des aromates (sans hâte).
Sur le retour, elles partagèrent l'ascenseur avec une pétasse qui empestait un parfum vulgaire, et échangèrent quelques grimaces de dégoût. Le repas qui suivit fut chiche mais pas dégueulasse, et les deux amies purent évoquer l'année écoulée autour de leurs assiettes fumantes. Louise répétait qu'elle n'avait pas vu le temps passer : hier encore c'était l'automne, et aujourd'hui, le printemps faisait pousser les fleurs. Les filles se rejouèrent quelques épisodes des derniers mois en riant tout ce qu'elles savaient et laissèrent tourner les aiguilles de l'horloge. Il fut bientôt quinze heures.
Frédérique jeta un coup d'oeil à sa grosse montre à quartz et décréta qu'elle devait bouger. La jolie blonde aux cheveux insolents logeait à Villeurbanne, et devait rentrer pour faire son sac avant de sauter dans un train pour Mâcon. C'est qu'elle venait de Bourgogne et qu'elle aimait bien revoir ses potes de lycée pour se baigner dans les trous d'eau. Elle enfila son gilet de laine et rassembla ses effets : clefs, briquet, clopes, boucle d'oreille égarée dans les draps, et autres babioles de meuf. Louise la suivit jusqu'au seuil du studio et lui fit ses adieux au-dessus du paillasson. Pour la première fois depuis leur réveil, les filles étaient gênées.
Un bisou sur la joue, et ce fut tout. Louise claqua la porte et s'écroula sur une chaise. Le silence lui prit l'estomac et le pressa comme une éponge. Elle se mit à pleurer, parce que ça faisait trop de vide d'un coup. Pendant quinze jours, elle avait vécu dans le bruit des pages qu'on tourne, des feuilles qu'on gratte, des étudiants qui débriefent, des jeunes qui rient, des jeunes qui fument, des mecs qui boivent, et des filles qui crient. Elle avait rempli son cerveau et vidé son stylo ; vidé sa tête et rempli son ventre. Et maintenant, quoi? Plus rien. Juste le bourdonnement du frigo qui faisait son taf. Louise se laissa couler pendant quelques minutes et fit sécher tout ça en fixant sa petite bibliothèque. Elle prit enfin le bouquin d'un stoïcien mort des tas d'années auparavant, et lut quelques lignes pour ne plus entendre le tapage de la solitude.
(by Aléric de Gans)
*Blague certifiée par la Fédération Française des Jeux de Mots.
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06.12.2011
Les Aventures de Louise Louis (n°33)
Louise se leva un peu après dix heures. Elle s'était assoupie au matin mais elle n'avait déjà plus sommeil. Elle s'assit au bord du lit et attrapa un paquet de clopes chouravé chez les gars de l'UNEF. A ses côtés, la petite blonde dormait toujours, le dos nu et les poings serrés. Des fringues étaient entassées un peu partout sur le lino et donnaient au studio des allures de buanderie. Louise se passa la main dans les cheveux et les trouva horriblement sales, puis enfila un jean fatigué, avant d'ouvrir la fenêtre sans faire de bruit. Dehors, le ciel était gris à coller des frissons. Au pied de la résidence, une voiture passa au ralenti dans un bruit de chaussée mouillée.
La belle éclaircie de la veille était oubliée. Sur le chemin du retour, les filles avaient chopé une averse qui les avait obligées à forcer l'allure. Elles étaient arrivées trempées, ce qui reste la meilleure des excuses pour se foutre à poil, loin devant la chaleur excessive. En tirant sur sa sèche au menthol, Louise se repassait les images de la nuit. Elle ne détestait pas se faire un peu de mal de temps en temps : les petites douleurs comptent pour du beurre ; elles sont cinégéniques.
Elle écrasa son mégot dans une tasse-cendrier à moitié pleine de flotte et referma la fenêtre. Elle s'installa à son bureau pour feuilleter un magazine culturel pompeux, qu'elle avait toutefois plaisir à lire à ses heures perdues (comme le pain). Une voix enrouée la tira de sa lecture :
- Salut.
Louise tourna la tête et vit Fred qui se tortillait dans les draps. Elle aurait voulu être troublée, mais ça ne venait pas.
- Salut, répondit-elle simplement.
Comme un réflexe, elle brancha sa cafetière et fit couler un jus de chaussettes. Déjà son amie s'était levée et trifouillait les boutons du poste radio. Elle se baladait à moitié nue, pas pudique du tout, tendant l'oreille d'un air concentré.
- Y fait frais, pioula Fred.
- Habille-toi, banane.
Les filles burent un café très amer en mangeant des tartines de confiture. Louise n'avait pas de pain, mais une espèce de grosse brioche de supermarché saturée de mauvais sucres. De fait, il vaut mieux manger du mauvais pain de mie qu'une baguette en carton, parce que la différence entre la daube et la grosse daube est moins flagrante que le gouffre qui sépare les bons produits des merdes discount. Mais revenons à nos gonzesses : la radio crachotait un flash info névrotique, plein d'économies en déroute et de panique boursière fondamentalement inintéressantes. Fred changea de station et s'arrêta sur un tube dance des années 90.
- C'est mieux, sourit Louise.
- C'est pas pire, ouais.
(by Aléric de Gans)
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30.11.2011
Les Aventures de Louise Louis (n°32)
Posée, les deux mains sur le ventre, elle se sentait bien. Juste bien. Fred s'était un peu couchée sur elle, et grignotait son reliquat de gâteau en repoussant les serpentins dorés qui lui gâchaient la vue.
- C'est bizarre comme nom, Frédérique, dit Louise.
- Pourquoi ?
- Pour une fille, je veux dire.
- Mouais... Non, ça va.
Louise souleva ses paupières et promena un regard flou sur le boxon ambiant. Le bruit n'avait aucune importance, et seules comptaient l'obscurité et la banquette douillette.
A quelques pas de là, Mélodie tentait de grimper sur le dos de son mec, mais galérait à cause qu'elle était en jupe (vous avez un problème avec mon style ?) Elle s'agitait tant qu'elle finit par attirer l'attention des bouffeuses de cake, qui purent alors apprécier sa santé débordante. Avoir toute cette énergie au milieu de la nuit, c'est fou ! Ce devait être l'amour, ou une connerie dans le genre. Louise repoussa doucement la petite blonde et se redressa avec peine.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait ? lança-t-elle.
- Je sais pas...
La brune s'étira à fond et rejoignit sa pote rouquine en évitant les gens bourrés qui tentaient de danser.
Elle s'immisça dans une conversation entre Mélodie et une illustre inconnue.
- C'est trop beau tes cheveux, couinait celle-ci. C'est un blond vénitien, c'est ça ?
- Non, je suis une vraie rousse !
Louise réprima un cri d'indignation et administra une bonne bourrade à cette grande saucisse insolente.
- Aïe ! Tu fais mal !
- Connasse !
Et les deux copines rigolèrent comme des grues sous le regard interrogateur de la tierce gonzesse. La pauvre avait l'air de vouloir s'éclipser discrètement, choquée par la brutalité de ses congénères femelles aux cheveux soyeux.
En se massant l'épaule, Mélodie interrogea son amie sur ses projets à court terme :
- Tu fous quoi ?
- Je vais peut-être y aller, annonça la brune annécienne.
- Oh ben non...
Louise jeta un coup d'oeil à Frédérique, qui avait trouvé un nouvel oreiller en la personne d'un gros mec barbu au visage sympathique.
- Eh ben si, reprit-elle.
- T'as pas réussi à choper, c'est pour ça ?
- Quel dalle. Du coup je vais rentrer avec Fred.
Mélodie marqua une pause, la bouche entrouverte, puis continua sans broncher.
- OK. Vous allez vous coucher, alors ?
- Sûrement.
(by Aléric de G.)
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